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Pas bête l’animal

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Pas bête l’animal

Les animaux ne parlent pas, cependant les hommes leur attribuent des qualités et des défauts et leurs représentations, elles sont très parlantes. Je vous propose une promenade insolite à Beaune pour décrypter quelques représentations animales que nous côtoyons tous les jours et vous verrez : pas si bête l’animal

Depuis des millénaires l’homme cohabite avec l’animal. Il entretient avec lui des rapports faits de crainte, de domination, d’admiration …. Il commence par le chasser pour le manger puis le domestique en utilisant sa force de travail. L’antiquité biblique ou gréco-romaine le sacrifie. Le christianisme médiéval le fait monter en grade : l’animal est une créature imparfaite dont l’homme doit se distinguer, cependant existe l’idée que hommes et animaux font partie d’une même communauté d’êtres vivants et qu’il y a ainsi certaine parenté pas seulement biologique mais aussi morale entre l’homme et l’animal. Certains auteurs vont jusqu’à lui attribuer une âme alors que celle de la gente féminine fait encore discussion !

De leur fine observation des mœurs animales, les hommes vont donner aux animaux leurs sentiments, leurs affects et leur attribuer une symbolique.
Nos villes et Beaune n’échappent à la règle et regorgent de représentations animales. Eléments de décors, ils sont réalisés dans le bois, le fer forgé, la pierre ou la fonte. Promenons dans Beaune et découvrons-les aux détours des rues.

Commençons par la porte de l’hôtel Dieu ornée par la mouche et le lézard (certains auteurs parlent d’orvet), décor qui fut refait à l’identique lorsque l’architecte M Ouradou restaura la grande salle des pôvres en 1878. Que signifie-leur face à face silencieux ? Les mouches sont associées à l’aspect terrestre les plus cruels tels que la maladie, la mort, les déchets. La symbolique du lézard dérive de celle du serpent dont il constituerait une expression atténuée mais à la différence du serpent, il est un familier et donc un ami de la maison. L’hôtel Dieu accueillait tout homme souffrant (pêcheur parfois), c’est la mouche qui entrant dans la maison (le lézard), va pouvoir se restaurer et rechercher la lumière divine. Cette mouche peut-être aussi l’intru qui cherche à pénétrer indument dans l’hôpital. Enfin, Dans son ouvrage » les mystères alchimiques en Bourgogne «, Michèle Debusne propose une troisième version et fait de ce face à face la première étape d’un voyage alchimique :
« Ce heurtoir nous ouvre la voie, nous permet le passage initiatique de l’œuvre au noir (le symbole de la mouche et du lézard) à l’œuvre au rouge que symbolise la splendeur du retable …grâce à l’intercession de saint Michel symbole de l’œuvre au blanc, phase intermédiaire » Mais « pour accéder à la lumière poursuit-elle la mouche et le lézard nous rappellent qu’il faut laisser se décanter la corruption laisser à la porte notre démon rampant «.
Grand œuvre alchimiste ou cheminement du pêcheur accueilli à l’hôtel Dieu, quoiqu’il en soit-ce face à face évoque la transformation des corps et des âmes qui va s’opérer dans ce palais des pôvres voulu par Nicolas Rolin.

Poursuivons notre promenade et poussons la porte de l’hôtel de saulx. Sur la tour, on ne peut manquer de remarquer le sceau hermétique à l’effigie du cerf. Selon la tradition des pères de l’église, le cerf est un animal solaire, un être de lumière, médiateur entre le ciel et la terre. Ils en font un symbole de fécondité et de résurrection (ses bois ne repoussent-ils pas chaque année ?). Pour Michèle Debusne, ce cerf est au centre est au centre de « deux cadrils cambrés et entrelacés de forme de rose, l’un des noms de la pierre d’escarboucle », le tout est entouré du cercle symbole de l’œuvre accomplie.
Ainsi ce cerf illustrerait l’astre brillant, la parfaite sagesse que recherche tout alchimiste.

Au majestueux cerf de la cour de l’hôtel de Saulx répond la biche du parking des buttes dans la tradition de la sculpture animalière de François Pompon. De ses formes épurées, on retient son regard bienveillant sur le passant qui s’y attarde, Bamby se serait-il perdu sur le parking des buttes ? La fameuse scène du film Wald Disney ou la biche rend son dernier soupir, laissant Bamby seul au monde, revisitée. La biche est essentiellement un symbole féminin, elle joue le rôle de mère nourrice à l’égard des enfants. Située sur le parking attenant à l’établissement scolaire le Saint Cœur : serait-elle la protectrice de tous ces enfants qui vont à l’école ?

Non loin de là : attardons-nous au monument aux morts, la représentation d’une des pages les plus sombres de notre histoire mérite bien quelques instants. Un obélisque dressé sur son socle, de part et d’autre du socle, les lions tapis sous un casque de l’armée française : l’armée française a dompté la puissance allemande.
Puissant souverain, le lion roi des animaux est chargé de qualité et de défauts inhérents à son rang. S’il est l’incarnation du pouvoir, de la sagesse de la justice, l’excès de son orgueil peuvent faire de lui le souverain ébloui par sa puissance. Il peut donc être admirable autant qu’insupportable. Roi des animaux dans les traditions orientales, ce qu’à partir du XIIe siècle, qu’il détrône l’ours (ravalé au rang d’animal de foire) dans les traditions occidentales. L’héraldique lui donne la première place sur les armoiries, loin devant l’infortuné ours.
La bible y fait de nombreuses références :il y a le lion : figure du Diable « votre adversaire le diable, tel le lion rugissant… » mais il existe un bon lion qui met sa force au service du bien commun et dont le rugissement exprime la parole de Dieu.
Ainsi le lion avec toutes ses acceptations symboliques (positives ou négatives) est omniprésent dans les décors urbains.
A Beaune, sa présence sur nos façades ou sur les portes de quelques hôtels particuliers évoque leg statut du propriétaire comme les lions du square du même nom se dressent fièrement de part et d’autre de l’escalier. Le temps a fait son œuvre certes mais la splendeur passée des ducs de Bourgogne demeure. Plus récemment, un établissement bancaire place Carnot datant au début du XX e arbore fièrement ses lions en façade, votre argent est bien gardé dans cet établissement !

A proximité du square des lions, le Dr Marey nous attend chronomètre à la main. Sur le haut du monument un bas-relief représente des mouettes et des chevaux, rien de symbolique mais évocation des travaux du savant sur le mouvement. Quant à l’oiseau, il a toujours fasciné l’homme par sa capacité à s’élever dans les airs, et EJ Marey comme a pu l’imaginer Leonard de Vinci avant lui, aurait volontiers fait de même en reproduisant fidèlement le mouvement de l’envol. Mais cette approche naturaliste s’avérera discutable, ce n’est pas en imitant l’oiseau que l’homme pourra s’élever dans les airs au contraire la solution viendra en s’éloignant du mimétisme des oiseaux, par l’invention de l’hélice. L’animal conserve son avantage !

Continuons notre promenade et entrons dans la collégiale. Comme ses consœurs romanes d’Autun et de Saulieu, elle présente un décor sculpté sur six de ses chapiteaux dont deux consacrés à une représentation animale : les animaux musiciens (pilier du revers droit de la porte sud) : une chèvre jouant de la harpe à gauche un lion hyppocéphale (lion à tête de cheval) tenant une cloche et une flûte de pan. Dans les cultures anciennes l’imagination et la réalité n’étaient pas séparées de façon aussi tranchée que dans notre conscience moderne. L’homme médiéval s’il fut intrigué par le monde animal en général a marqué sa prédilection pour un bestiaire qu’il s’était constitué, notamment ces créatures hybrides , créés au moyen d’un très ancien procédé de dislocation des formes d’animaux familiers pour ensuite réassembler leurs parties.

Peu importe la vraisemblance des scènes représentées comme en témoigne cette représentation des animaux musiciens. Selon Lucien Perriaux, ce thème est bien connu de l’école bourguignonne et s’inspire d’une fable de Phèdre opposant un âne tenant une lyre et une chèvre tenant une clochette. Le sculpteur beaunois a pris quelques libertés avec cette fable puisque c’est la chèvre qui tient la lyre et l’âne est devenu Lion à tête de cheval. Ce lion à tête de cheval cumule les propriétés symboliques du cheval (vitesse, grâce et élégance) et du lion (sagesse, roi des animaux) pour faire un être nouveau. De la chèvre on ne connait chez nous que son agilité, son gout de la liberté qui fait que le nom de chèvre (capris)a été donné au caprice. Le combat entre la chèvre musicienne et l’être hybride incarnant tout à la fois la force, la sagesse et la vitesse semble bien inégal.
Plus réaliste est la scène du combat de coqs (à droite sur le portail de l’entrée côté sacristie). Très abimé, on reconnait cependant le vainqueur à droite, dont le maitre se réjouit et le vaincu à gauche dont le maitre se lamente. Le coq est connu comme emblème de la fierté. Parce qu’il peut se battre jusqu’à ce que mort s’ensuive, le coq symbolise le courage mais aussi l’activité, l’insolence et la vigilance. Il annonce l’arrivée du jour après la nuit : symboliquement la victoire du bien sur le mal.
Dans ce combat le coq du courage est vainqueur du coq de l’insolence, le bien sur le mal, rien d’étonnant à l’entrée d’une église.
Quelle parenté entretiennent-ils avec le coq gaulois se dressant au-dessus des guirlandes florales, sur la façade de la crèche rue de l’enfant ? Le coq est devenu l’emblème de la France, fondée sur le double sens du mot « Gallus » coq et gaulois. La troisième république a pris l’habitude de représenter le coq gaulois sur ses documents officiels comme sur les bâtiments administratifs or la crèche rappelons-le, est l’ancienne poste bâtie en plein troisième république. Nos voisins européens prétendent que le français gouailleur et éternel râleur, ressemble bien à son effigie. Effectivement qu’il soit chrétien ou républicain le coq traine avec lui son fichu caractère !

A l’intérieur de la collégiale, entre avril et mai, nous attend, le monde charmant des tentures à la vierge. Exposées dans le chœur de l’église entre avril et novembre, elles mettent en scène la vie de la vierge sur un lit de fleurs et d’oiseaux d’espèces variées. Ici un oiseau croque une libellule, là trois perdrix semblent marcher en cœur, la caille symbolise l’âme surmontant une difficulté passagère. Lorsque la sainte famille fuit en Egypte, un faucon symbolisant la vigilance les accompagne. Tandis que le faisan, oiseau royal se déploie sous la scène du couronnement de Marie.
En sortant de l’édifice, ne manquons pas de remarquer les gargouilles, il vous en porterait malheur ! Eléments architectoniques fonctionnels, ce sont des dégorgeoirs par lequel les eaux de pluie s’écoulent en avant du mur afin de prévenir l’érosion de la pierre. Elles sont ainsi obligatoirement placées sur des parties élevées donc moins visibles du public. Le sculpteur peut ainsi s’affranchir des règles stylistiques et laisser libre court à son imagination. Les gargouilles de notre Dame s’élancent en avant. Si elles ne dégorgent pas les eaux de pluie, elles se contentent de toiser le passant de leur hauteur en gardant leur part de mystère. On prétend même qu’elles hurlent lorsque le mal s’approche.
Quittons le centre-ville et empruntons le boulevard Joffre (peu avant le pavillon de l’arquebuse) où nous attend une scène bien insolite : une biche le maison Bichot toise les deux loups le maison Bouchard . Cette biche a la sérénité que lui confère son grand âge. Elle fait en effet partie des armoiries de la famille Bichot depuis plus de 6 siècles. A partir de 1350 lorsque la famille s’enracine dans son fief de Châteauneuf en Auxois, elle adopte cet emblème. On peut d’ailleurs toujours voir sur la partie supérieure de la porte d’une maison à Châteauneuf-en-Auxois qui a appartenu à un ancêtre de la famille, une biche qui repose pattes croisées sur un os (biche-os = Bichot).
Les loups qui lui font face, ont gardé de leur férocité mais c’est peut-être pour mieux mettre en valeur les qualités de courage que possédait certainement Jean-François Maufoux (ancien maire de Beaune) et grand-oncle maternel de Bernard Bouchard. En 1859, ce dernier voulant marquer le centenaire de son aïeul a rajouté cet emblème à la maison qui porte son nom.
De la biche et du loup, nous ne nous hasarderons pas à prédire qui en sortira vainqueur !

De ce petit voyage à travers de nos représentations familières on voit que le monde animal constitue pour nous un vaste théâtre ou s’expriment la plupart des sentiments humains. L’homme serait-il un animal comme un autre à moins que ce soit l’inverse ?
Cette question du rapport entre l’homme et l’animal prend toute sa saveur à un moment ou la condition animale est une cause de plus en plus défendue et rentre pleinement dans le débat public.

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